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Un extrait de « Ça va n’aller »

Le livre un extrait

Troisième extrait de Ça va n’aller

5 mars 2020

Le vent traverse sans direction et fait face à chaque angle. Je sens l’air brutal qui me claque le visage et m’emplit d’existence. Je vois la poussière rouge. Celle d’où je suis née. Celle où je mourrai. La rouille des chemins désolés. Et le ciel qui décline à mesure que nous progressons. Pour la première fois depuis longtemps, je suis là où je dois être. Nos roues percutent les sentiers vifs dont les cailloux sous nos poids éclatent. La chaleur se ventile sous la vitesse. Souple et tendre sécheresse. Ethan me montre les aigles, plus haut, qui nous pistent. Des buissons timides constellent le sable rugueux. Ce roc sur lequel l’on s’allongera plus tard. 

Dans le désert, le temps perd son pouvoir. L’après n’est qu’un nouvel avant. Le précédant ne nous manque pas. Le futur est sans surprise. Sublime. Comme le suivant. Dans le pare-brise, ce qui nous attend. Mes paupières s’endolorissent tel un môme dont les yeux ont trop vu en peu de temps. Mon corps me parle et je sens mes poignets battre. Ils cognent au rythme de mon pouls. Comme s’ils avaient été longuement ligaturés. Ce sont les chaînes qui se desserrent et qui laissent mes veines respirer. Ces veines que tant de fois j’aurais voulu ravager. Il me révèle la liberté que j’avais laissée aller.

Après avoir monté la tente, nous partons chacun de notre côté dénicher du bois pour le feu. Je fais ce qu’Ethan m’a appris. Je demande à la Terre si elle accepterait de me donner du bois afin que nous puissions nous éclairer et nous réchauffer durant la nuit. Je me tourne et aperçois des bâtons. Je les ramasse puis, plus loin, je repère des branches épaisses. Fière de mes progrès, je retourne au campement et vois Ethan démarrer le feu, une montagne de bois à côté de lui. Je me dis qu’il entretient une plus longue relation avec la nature que moi. 

***

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Le livre un extrait

Ça va n’aller, le deuxième extrait

24 février 2020

J’arrive à la gare de Leiden. Mon père est là, vêtu d’un grand manteau noir et d’un béret basque. Il m’attend sur le quai avec son vélo. Je descends et m’installe derrière lui. On part, le soleil se couche. C’est l’hiver, le vent me perce. J’observe de bas en haut le dos sombre de mon père, une infime partie de sa nuque dénudée, puis son béret noir. Je sors mon appareil, fais contrepoids et photographie. 

Cela fait plus d’un an que je le prends en photo. J’ai mis des mois avant de lui confier qu’il était ma thématique et de lui demander si je pouvais continuer. Il avait accepté, amusé par l’idée d’être un sujet de travail photographique. Quelque part, ça lui confirmait que son choix de vie était sans doute le bon. Ça emplissait un peu plus son ego. Pour ma part, ça le rendait plus intéressant. Face à l’appareil, il était quelqu’un d’autre. Une personne à laquelle je pouvais accéder. Une personne complexe. Narcissique et malheureuse. Bientôt, je présenterai mes images lors de l’exposition de fin d’année. 

Un jour, dans une pièce de l’école, alors que je sélectionnais les photos prises de mon père, un professeur d’une autre section les avait survolées. Les clichés l’intriguaient. Il ne connaissait pas mon thème et m’avait demandé : « Elles sont intéressantes tes images, tu l’as rencontré où, ce SDF ? »

Surprise, je lui avais répondu qu’il s’agissait de mon père et qu’il n’était pas SDF. Il était terriblement gêné. Je tentais de le rassurer et lui formulais que ce n’était pas grave, que ça prêtait effectivement à confusion, mais en vain. Plus tard, lorsque j’y avais réfléchi, je comprenais l’expression épouvantée de ma mère quand je lui montrais mon travail. C’était dur pour elle de voir ce que son ancien amour était devenu. Ses beaux accessoires, ses costumes élégants ne suffisaient plus, il n’était tout simplement plus beau à voir. La phrase m’avait ouvert les yeux, car je ne m’étais jamais rendu compte que mon père avait l’air d’un sans-abri.

Le livre un extrait

Ça va n’aller, l’extrait

9 février 2020

La rencontre

J’étais en boîte avec des copains, on s’éclatait sur « Oh la la la c’est magnifique » de TC Matic, c’était une très bonne soirée. J’allais chercher un verre quand j’ai vu ton père, qu’est-ce qu’il était beau ! C’était clair pour moi que je ne le laisserais pas partir sans qu’on se soit parlé. Quand il m’a enfin remarquée, je me suis dirigée vers lui et je lui ai proposé de danser avec moi. Il était surpris, mais il a accepté. « Heart and soul » de Joy Division est passé, j’ai tout de suite ressenti cette complicité entre nous, très forte. Il me fixait avec ses yeux effilés, curieux de savoir ce que j’avais en tête peut-être… J’étais étonnée qu’un mec comme lui puisse être intéressé par une fille comme moi, petite et boulotte. « The past is now part of my future ; The present is well out of hand ». Son sourire m’envoûtait. Ses mouvements étaient voluptueux, son regard perçant. Il était long et fin, tellement plus grand que moi.

  • Comment tu t’appelles ?
  • Sorry, ik spreek geen Frans*

Il était Hollandais et voyageait dans le monde. On est parti chez moi à pied et on se bécotait sur le chemin. Arrivés à mon meublé, on se déshabillait en se regardant. J’ai déboutonné sa chemise et vu son torse pour la première fois, qu’il était poilu ! Il ouvrait toujours sa chemise de façon à ce que ses poils soient visibles. C’était viril selon lui, tu te souviens ? Le lendemain matin, je suis partie au boulot et, à mon retour, il était encore là. Il écoutait de la musique et préparait à manger avec ce qu’il avait dégoté dans mon frigo. Il cuisinait très bien. Un an après, on se mariait puis un an plus tard tu apparaissais. Notre petite fille, le fruit de notre amour. Tu étais très désirée et très attendue. 

J’ai remarqué assez vite qu’il buvait beaucoup. Du whisky à l’époque. J’ai pensé qu’il s’agissait sans doute d’une période, que ça lui passerait. Après tout, on était jeune, on avait la vie devant nous. On s’aimait tellement. On se comprenait sans se parler. Rien ni personne ne pouvait détruire notre amour, on était tellement plus forts. J’avais une totale confiance en lui. Il était beau, cultivé ; on s’inspirait mutuellement.

Je me sentais bien. Dans ma peau, dans ma vie. Je construisais une relation forte, stable et sécurisante. On avait une maison, un travail ; on t’avait, toi, et c’était merveilleux. J’étais fière de notre vie que je trouvais classe et originale. On avait du style tous les trois. Ton père aimait nous parer de vêtements chics et atypiques et ça me plaisait. C’est d’ailleurs quand j’ai rencontré ton père que j’ai sauté le pas et adopté la coupe courte. C’était impensable avant. Ça m’allait bien, ça m’affinait le visage. Mon corps aussi s’était affiné comme s’il essayait de gagner quelques centimètres afin de rejoindre ton père dans les hauteurs. 

La vie avec toi était super aussi. On se baladait dans les bois, on visitait des galeries, on sortait voir des amis le soir ; on t’emmenait toujours avec nous. Toujours en vadrouille. Ton père te portait dans une écharpe, tu adorais ça. Tu étais tout le temps fourrée dans ses bras. Puis tu as grandi et on prenait, pour les longues promenades, une poussette que tu n’utilisais pas. Tu aimais beaucoup marcher et tu découvrais chaque fois de nouvelles choses. Et puis qu’est-ce que tu parlais, une vraie pipelette ! Du matin au soir, tu discutais avec moi, me posais des tas de questions. Tu me suivais même aux toilettes pour continuer à papoter. Du jour au lendemain, tu as cessé d’aller vers ton père, on ne saisissait pas pourquoi. Ta phase « papa » était terminée et tu te collais maintenant à moi.

*Désolé, je ne parle pas français.