
J’écris les mots sans emphase. Sans réjouissance.
J’écris les mots parce qu’il faut,
mais je ne sens en moi aucun entrain,
aucun désir. Je suis lasse.
La colère m’a quittée. Il ne reste rien.
Que du vide.
Je regarde passer génocide, crack, sans chez soi.
Je regarde telle une vache regarde passer le train.
Mon cœur en faillite. Fatigué.
Je n’ai plus de colère pour personne hélas car
ma colère a été malmenée.
Dans le temps, si vous saviez,
ma colère escaladait les pompes à eau.
Juchée au haut de la machine policière, elle scandait des chants “protestation”.
Elle balançait du cul et du verbe, sans réserve.
Elle essuyait les bombes lacrymogènes d’un revers de main et crachait aux pieds du flics qui l’insultait.
Ma colère, rien ne l’arrêtait.
Elle rasait tout sur son passage.
Sourcils braqués. Menton levé. Marche décidée.
Elle claquait le bitume et les mots déplacés.
Vigoureuse, massive, indomptée.
Ma colère Matrone.
Ma colère Amazone.
Amazone, la vraie. Pas le tocard de Jeff.
Ma colère amie. Ma colère ennemie.
Parfois, me tournait le dos.
Pour la haine, l’aigreur, le complot.
Nous nous battions alors à mains nues.
Rictus désolés, visages tordus.
Échouée sur l’avenue,
Elle finissait par me tendre la main.
et criait
À nous les boulevards, les chaussées, le terrain.
Ma colère marchait parmi les
sans emplois, les sans pays,
les sans allocs, les sans toits,
les sans amours, les sans choix.
Dans la rue, nous étions unité. Sans rien donc, mais unité.
Ma colère ripostait contre les chaînes armées.
Ma colère tirait le sans rien qui se faisait matraquer.
Ma colère slalomait entre les pattes des chevaux devenus fascistes.
Ma colère brûlait d’un feu orangé.
Rouge garance. Rouge engagé.
Colère HUMANITÉ.
Puis une épidémie, la faiblesse du temps, le gris dans le cœur, l’écoeurement.
Dans la rue, de moins en moins de gens.
Trois pancartes, une banderole, deux slogans.
Unité fractionnée. Victoire du démantèlement.
Un soir, ma colère cherche, hagarde, un ami sans rien.
Elle grimpe sur un appui de fenêtre et observe.
À l’intérieur, une famille sans rien postée devant un écran.
Images subliminales. maniement subconscient.
Ma colère regarde l’écran.
Le journal télévisé, les discours dirigeants.
Toujours les mêmes.
Travaille. Achète. Travaille. Achète. Travaille. Achète.
Sois
Capitaliste, colonialiste, mondialiste, pacifiste.
Oublie les alter, les coop, les solidaires.
Laisse la politique pour ceux qui savent en faire.
Ferme ta porte. Ferme tes fenêtres. Ferme ta gueule.
Oublie la vie et reste seul.
Ma colère regarde l’écran.
Une bande-annonce sur des voitures qui roulent très vite.
Des voitures furieuses, mais sexy.
Des culs, du bif, des explosifs.
Ma colère regarde l’écran.
Une publicité sur les poudres à lessiver.
Retirer les taches incrustées.
Le blanc, le vrai, l’immaculé.
Ma colère regarde l’écran puis se tourne vers moi et demande,
Est-ce qu’on a encore de la poudre à lessiver ? Ce serait pas mal de tester dash pour une fois.
Ma colère regarde l’écran et se ramollit.
Ses jambes flageolent à force de défis.
T’appellerais pas un uber ? J’ai pas envie de prendre le bus.
À la maison, ma colère se recroqueville.
Lumières éteintes. Colère tapie.
Orpheline, il ne me reste rien.
Que du vide.
Je regarde passer inflations, budgétisations, désillusions.
Sans emphase. Sans réjouissance. Sans passion.
Je regarde telle une vache regarde passer le train.
Mon cœur en faillite. Fatigué.
Je n’ai plus de colère pour personne hélas car
ma colère a été malmenée.




No Comments